Youssef CHAHINE, Chercheur d’éternité

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Texte dIbrahim Abdel-Meguid, écrit à l’occasion du vernissage de l’exposition « Yes, he is Joseph ».

abdelmeguidNé en 1946 à Alexandrie, Ibrahim Abdel-Meguid a déjà une longue carrière d’écrivain, couronnée de nombreux prix littéraires. Plusieurs de ses ouvrages ont connu une notoriété internationale, tels La Maison aux jasmins (Bayt al-yasâmin, 1987), L’Autre pays (Al Balda al-ukhrâ, 1991), Personne ne dort à Alexandrie (La Ahad yanam fil Iskandariya, 1996), tous trois traduits notamment en français. Son dernier livre, Adagio (2015) sera présenté en décembre par l’auteur à l’Institut français d’Egypte.

Ibrahim Abdel-Meguid a un rapport intime avec le cinéma et les réalisateurs. Il vient d’ailleurs écrire un texte sur sa passion : Moi et le cinéma, publié par Dar Masriah Al-Lubnaniah.

Alexandrie – c’était autrefois, s’il vous plait – remplissait ses habitants de confiance en soi.
Se promener à Alexandrie c’est se remémorer le passé, l’histoire, la civilisation et toutes les histoires d’amour et de mort à travers les âges. Chahine est né et a fait ses études à Alexandrie dans la première moitié du siècle passé. Il est né en 1926, une époque où Alexandrie – ville du monde et ville des communautés étrangères, dont la majorité avait la nationalité égyptienne – présentait un modèle au quotidien  de liberté, d’ambition. Il est naturel que l’ambition de Youssef Chahine ait dépassé la simple réalisation de films en Égypte, et qu’elle l’ait amené par la suite à conquérir le monde.

Il a vécu et appris le monde dans sa ville natale. De père chrétien et de mère grecque, il est considéré comme étant l’Egyptien des Egyptiens !  En vérité il a voyagé pour étudier le théâtre en Amérique, mais c’est à Alexandrie qu’il a compris le monde ou pour le dire autrement : qu’il a appris à ne pas se satisfaire du monde tel qu’il est.

Dès son premier film (« Papa Amine » en 1950) à l’âge de 24 ans, l’ambition était là. De fait, son deuxième film, « Fils du Nil », le conduisait un an plus tard au Festival de Cannes. A chaque création on la sentait, cette ambition. Dans « Conflit dans la vallée », en 1954, il exprime sa sensibilité pour les ruraux et les pauvres gens victimes de l’injustice. Avec brio, Chahine montrait son appartenance intellectuelle. Confirmation deux ans plus tard avec le film « Conflit au port ». Sa vision s’élargit ensuite dans le film « Djamila l’Algérienne » : il montrait non seulement son intérêt pour la révolte des pauvres et des démunis en Egypte, ou pour la guerre de libération algérienne, mais témoignait d’un parcours intellectuel mûri dans les années quarante dans le milieu des gauches en Egypte, conscient des injustices intérieures et du sens des mouvements de lutte contre le colonialisme.

Puis vient « Gare centrale (Bab El-Hadid) », considéré comme une magnifique illustration du grand talent et des engagements de Chahine (en tant que réalisateur de films et écrivain), et de son don d’incarnation d’un personnage (il y joue le rôle de Kenawy).

Youssef Chahine est présent comme acteur dans la majorité de ses films, ce qui signale sa voracité de créateur qui ne se contentait pas de réaliser, ou écrire, ou encore intervenir dans la musique. De plus, il jouait avec les codes de l’art. Il ne lui suffisait pas de raconter des histoires, mais il donnait une autre dimension au récit avec de nombreux flashbacks et un travail intense au montage. Son découpage des scènes était riche en significations et symboles, très rapidement suggérés, avec un soin accordé à l’esthétique de l’image. La densité de son message pouvait le rendre peu compréhensible pour le grand public. Mais, on ne peut le nier, il pensait aussi à un public traditionnel, pour lequel des films tels que « Papa Amine », « Tu es mon amour » ou « Femmes sans hommes » et bien d’autres, étaient accessible.

Grand film sur l’intellect face à l’obscurantisme, « Le Destin » met en scène, à l’époque d’Al-Andalous, la figure brillante d’Ibn Rushd, en se concentrant sur les aspects familiers d’une grande épopée. Le sujet évoquait la guerre pour le public, mais son sujet était bien : comment faire face au terrorisme. Youssef Chahine est devenu au fil du temps un maître-auteur, tout en ayant recours à des scénaristes comme Lutfi Elkholi dans « Le Moineau », Youssef Idriss dans « Le choix » ou Abdul Rahman Elsharquawi dans « La Terre », et bien d’autres encore, mais tout le monde savait que c’est lui qui maitrisait tout. Le cinéma est un art qui transcende les époques, tout en s’attaquant à des problèmes difficiles du moment. Le film « La Terre » a été réalisé à une période critique de l’histoire du cinéma et de la patrie. Tourné après la défaite de 1967, sa dernière scène est à nos yeux une des scènes inoubliables de l’histoire du cinéma mondial : quand Mahmoud Elmeligi s’agrippe au sol avec ses ongles, résistant aux soldats, il ne s’agit pas alors de terres agricoles défendues par leurs propriétaires contre de puissants voleurs, mais de la terre d’Egypte que n’abandonneront jamais les Egyptiens, malgré la défaite.

Il semble donc que Youssef Chahine a traité de toutes les causes sociales et nationales, et il est temps maintenant de tenir compte de sa vision du monde. Celle-ci est limpide dans sa représentation d’Alexandrie, sa ville, au fil de quatre films où la dimension biographique est très présente : il s’agissait de faire le portrait de la ville au cœur du monde, et de montrer le monde au cœur de la ville –  « Alexandrie Pourquoi ? », « La Mémoire », « Alexandrie encore et toujours » et « Alexandrie- New York ».

Quand on sait, au moment où il lui est proposé de mettre en scène une pièce française, qu’il choisit « Caligula » d’Albert Camus, on a la clé de ce Grand qui cherche la lune pour atteindre l’éternité. Ainsi, Youssef Chahine est plus grand que toutes les idées sociales et politiques qu’il a illustrées dans ses films. Il y a encore le Chahine du « Destin », qui prend le parti de l’esprit contre la sauvagerie, celui qui prend le parti de l’humanité avec des films comme « L’Emigré » et « L’Autre ». Tous ses films étaient pour lui des aventures, et il a montré ses dons de réalisateur, notamment dans le choix de ses acteurs. Tels sont Omar Elsherif pour « Conflit dans la vallée », Hind Roustom pour « Gare centrale Bab El-Hadid », Aly Elsherif pour « La Terre », Seif Abdelrahman pour « Le Moineau », Ahmed Mehrez et Magda Elroumy pour « Le Retour de l’enfant prodigue », ou encore Mohsen Mohu El-Dine dans  « Alexandrie pourquoi ? » etc.

Peu importe lesquels d’entre eux ont continué leur parcours au cinéma et ne l’ont pas poursuivi. L’important est qu’il a choisi ces acteurs-ci, et a fait de ces inconnus des interprètes remarquables. Telle était l’aventure unique de Youssef Chahine, l’homme qui a possédé le monde et l’a considéré comme un jouet, tel un enfant jouissant de toute sa liberté. Sachant que sa liberté est un chemin vers l’éternité.

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