Écrire la méditerranée : le récit des journées (4)

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Jour 4 : Rencontres d’auteurs, Café Littéraire et Table Ronde.

Les Rencontres littéraires, qui ont eu lieu du 7 au 11 avril, ont été couvertes par une rédaction de lycéens, pilotés par Thibault Van Den Bossche. Dernière journée à Alexandrie !

La quatrième journée du Festival est venue clôturer cette édition à Alexandrie. Elle a débuté une nouvelle fois avec une rencontre d’auteur : Gilles Gauthier a rejoint dans la matinée les élèves du Lycée Français. Anciennement Consul général de France à Alexandrie et aujourd’hui conseiller de Jack Lang à l’Institut du monde arabe, ce dernier a partagé ses expériences et échangé avec les lycéens.

C’est au Teatro Eskendria que s’est poursuivie cette journée avec un Café littéraire animé par Paul-André Claudel en compagnie de Valérie Manteau et Alexis Jenni. Ci-dessous le récit d’Emilien Legendre.


L’auteur, l’intime et la fiction.« La merveille de la fiction, c’est qu’elle permet de faire passer des éléments du Moi intime de l’auteur en contrebande » (Alexis Jenni).
Lors de ce café littéraire, les deux écrivains Valérie Manteau et Alexis Jenni sont revenus sur les raisons qui les poussaient à écrire, et sur la manière de mêler – pour l’auteur – des éléments intimes de sa vie au récit du narrateur.
Alexis Jenni nous a raconté ainsi comment, jeune professeur, il avait commencé par produire des récits très formalistes, des intrigues à tiroirs, des textes très travaillés avec lesquels il avait essuyé ses premiers échecs face aux éditeurs. Des récits au travers desquels il peinait à exprimer des sentiments, et à mettre de la vie. Or c’est au détour d’une expérience simple, celle de l’écriture dans le journal de son lycée, qu’il a eu un déclic : le fait de s’adresser à quelqu’un permettait à l’auteur de dérouler beaucoup plus facilement son écriture, et de libérer l’énergie liée à la parole. Il ne suffit pas de se confronter individuellement à la feuille blanche pour composer un roman, mais de s’adresser à un tiers en tentant de lui raconter une histoire.
Alexis Jenni se refuse absolument à écrire une autobiographie, et à s’épancher directement sur sa vie et ses sentiments. Selon ses mots, il faut que la raison soit occupée ailleurs pour que l’inconscient surgisse, de manière subreptice, et laisse échapper un souvenir, une image, une émotion propre au romancier, qui se mêle ensuite et disparaît dans le cours du récit. Ainsi, l’intimité de l’auteur est tapie, derrière la recherche de documentation et l’écriture réaliste se rapportant à la guerre d’Algérie (L’Art français de la guerre) ou à la conquête du Mexique (La conquête des îles de la Terre Ferme), qui eux occupent la part rationnelle de son esprit.
Et ce paradoxe est partagé par Valérie Manteau : c’est en effet dans la partie la plus « documentaire » de son récit-roman Le Sillon, celle qui porte sur l’histoire de l’assassinat du journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink en 2007, que transparaissent des émotions liées pour l’auteur au souvenir de ses anciens camarades de Charlie Hebdo, et que le récit touche à l’intime. Interrogée sur les épisodes difficiles de sa vie, à la source de ses deux premiers romans, elle répond que l’écriture n’est pas une simple thérapie : il ne suffit pas d’écrire et de coucher sur le papier ses sentiments, ses colères, ses angoisses, pour se sentir mieux. Son expérience de l’écriture est ambiguë, c’est celle d’un « creusement de la douleur », plus que d’un soulagement. Le titre de son premier ouvrage, Calme et tranquille, tiré d’une chanson du groupe Noir Désir (« Les écorchés »), laisse cependant subsister une lueur d’espoir : c’est en creusant la douleur que l’on redeviendra un jour « calme et tranquille ».
Ainsi, l’expression d’émotions et d’éléments personnels telle qu’envisagée par les deux auteurs montre une fois encore que la frontière entre fiction et réalité est ténue. Car c’est là où on l’attend le moins que l’intime se niche au cœur du récit, une fois passé en contrebande.
Par Emilien Legendre

Valérie Manteau, Alexis Jenni, Yehia Belaskri, Jean Bofane, Farouk Mardam-Bey et Gilles Gauthier était réunis pour la grande table ronde de clôture de cette édition. Saveurs méditerranéennes : comment se réconcilier avec l’identité ? Tel était le thème de cette discussion animée par Thierry Perret et Odile Cazenave.

Une Méditerranée heureuse existe-elle ? Comment la construire ? La mer Méditerranée peut-elle être considérée comme une « patrie méditerranéenne », comme en rêvait l’écrivain Gabriel Audisio, auteur en 1937 de Jeunesse de la Méditerranée ? Existe-il une force centripète ou centrifuge autour de la Méditerranée ?
Farouk Mardam Bey a entamé l’échange par un peu d’histoire. La Méditerranée est quasiment absente de la littérature arabe, beaucoup plus tournée vers l’Océan Indien. Elle a commencé à émerger au XIXe siècle, pendant la Nahda et les réformes de Mohammed Ali, mais reste marginale. Parlant de l’identité de la Méditerranée contemporaine, il la considère « comme un lac. Ou maintenant, un cimetière », à cause de tous les réfugiés morts dans leurs tentatives de traversée. Il a invoqué enfin la nécessité de renouer entre démocrates du nord et démocrates du sud.
Yahia Belaskri a rappelé ensuite les prémices d’une première rencontre méditerranéenne en Algérie avec Albert Camus. Il a exprimé aussi le lien éternel qui lie tous les peuples à la Méditerranée, citant l’émir Abd el Kader (héros de la résistance algérienne au XIXe siècle) : « chrétiens, juifs, musulmans, nous sommes tous semblables devant Dieu ».
Jean Bofane a présenté son dernier ouvrage, « La Belle de Casa », dans lequel il raconte l’histoire de réfugiés partant d’Afrique subsaharienne pour l’Europe et faisant halte au Maroc. Selon lui, « abolir la Méditerranée en tant que frontière, d’accord. Mais il faut penser aussi à abolir la frontière du Sahara, et recentrer le Maghreb sur l’Afrique ».
Gilles Gauthier s’est fait l’écho des mots de Farouk : « est méditerranéen celui qui considère qu’une huile est d’olives ». L’ancien consul général de France à Alexandrie a ensuite critiqué le projet de l’Union pour la Méditerranée. Selon lui, il contient le risque de mettre des frontières dans le monde arabe. Il a enfin évoqué l’idée de Braudel qui fait remonter la Méditerranée jusqu’à la Finlande, et qu’il nous appartient de la faire aussi redescendre. Pour le dialogue, il faut que les deux rives soient démocratiques : « ce n’est pas l’islam qui nous sépare, c’est l’absence de démocratie au sud ».
Valérie Manteau a vécu à Istanbul, ville partagée entre une rive européenne et une rive asiatique. Quand on prend le pont au-dessus du détroit, un panneau annonce « Bienvenue en Europe ». Elle a déploré que « finalement, le plus gros mur autour de l’Europe, c’est Schengen ». Elle a ensuite loué la diversité de Marseille, « 49e ville d’Algérie, 5e ville des Comores, et ville non clivée » d’après elle. Elle a déclaré se sentir « plus proche des Turcs qui se battent pour la démocratie, que des Français qui votent différemment » d’elle.
Alexis Jenni a conclu la table ronde en dénonçant les mensonges historiques, facteurs d’exclusion. Les Etats-nations et les récits nationaux sont excluants, citant les cas de la Grèce ou de l’Algérie, qui ont supprimé d’une manière ou d’une autre la présence des Turcs ou des Français. Il a cité aussi le cas de la Serbie et de la Croatie qui avaient exacerbé les différences entre leurs deux langues pourtant très proches pour démontrer qu’elles constituaient deux nations distinctes. Personnellement, il se sent plus proche d’un Algérien que d’un Estonien : « c’est dommage que la religion ou le continent importent plus que des références culturelles ou une histoire communes ».

Thibault van den Bossche, étudiant à l’Université Senghor

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