Nazly Farid : du silence à la parole qui guérit

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Elle, c’est un « caractère ». On dira qu’elle n’a pas froid aux mots : elle aime dire ce qu’elle pense. Pourtant Nazly Farid avoue avoir été longtemps silencieuse.  Confession d’une révoltée devenue psychothérapeute, qui est aussi une passionnée de littérature.

Nazly Farid connait bien l’Institut français d’Alexandrie. Elle y a travaillé comme enseignante, puis médiathécaire. C’était au temps où un directeur talentueux faisait ses premiers pas dans le réseau culturel français : avec Olivier Poivre d’Arvor, depuis devenu ambassadeur de France en Tunisie, elle a alors noué des liens de grande complicité. En 2010, elle part travailler à la Bibliotheca, puis choisit de se consacrer à la psychanalyse découverte dans les années 80. Récemment, elle retrouve le chemin de l’ancien Centre culturel français, y anime des conférences, monte un atelier d’écriture thérapeutique.

Passionnée par son métier actuel en tant que « consultante psychologique », Nazly Farid croit beaucoup à l’influence de l’histoire familiale sur le destin de l’enfant et plus tard sur celui de l’adulte. «Je sors de deux familles – j’allais dire trois – qui comme toutes les familles ont des secrets. Des familles qui ne disent pas les choses… bien avant que je naisse, je pense que je portais les secrets familiaux ».  A huit ans, un choc : elle veut appeler au secours, mais la réaction des adultes lui fait comprendre qu’elle pourrait être coupable de ce qui arrive. Elle choisit le silence.

« Ce souvenir très douloureux est le point de départ : se taire ou parler ? C’est récemment que j’ai fait le lien entre tous mes métiers : ils tournent autour de la parole. On m’a toujours dit : tu dis ce que les autres ne disent pas. On m’a toujours dit : arrête de parler ! On m’a toujours dit : n’écris pas ça. » Silencieuse sur son intimité, elle se sert dès lors de la parole pour dénoncer l’injustice. Et là elle attaque… « De l’extérieur je suis quelqu’un qui dit les choses, qui se révolte contre l’injustice, qui a le courage de faire de l’auto-sabotage pour venir au secours ; et de l’intérieur je suis quelqu’un qu’on n’a pas sauvé. C’est ma thérapie qui m’a sauvée. »

Cette matheuse, brillante à l‘école, y subit un autre traumatisme. Avec l’introduction de l’arabe, elle passe de l’écriture « de gauche à droite » à l’inverse, et se bloque… « Ma langue d’expression est le français, c’est une langue que j’ai choisie, qui ne m’a pas été imposée. C’est une langue devenue maternelle puisque ma mère était professeur de français. Et donc le passage du français à l’arabe pour toutes les matières scientifiques ça a été pour moi un traumatisme, ça a été vraiment un point de transformation. » Au moment d’entamer des études supérieures, elle choisit donc d’étudier la langue et la littérature française à la faculté des lettres d’Alexandrie.

Le temps du Centre culturel français

Mais avant cela, il y a eu les premières révoltes. A 15 ans, l’écolière est scoute, elle devient cheftaine dans la troupe des guides. Il y a eu un problème dans le mouvement, la directrice d’école décide la fin des activités. « Je ne sais vraiment pas comment cette idée m’est venue, d’écrire une lettre de protestation et faire signer les parents opposés à cette décision. Cette première pétition était assez inattendue, venant d’une gamine de 15 ans. C’est la première révolte ! »

A l’université, elle constate qu’on lui fait étudier la traduction par cœur. Direction le bureau de la cheffe de département : « Franchement, ai-je dit, je ne suis pas venue ici pour étudier la traduction par cœur… !  J’ai eu d’excellents résultats pendant mes quatre années d’études, je croyais être nommée à la faculté. Mais cette plainte m’avait causé des problèmes, mes notes ont été diminuées et j’ai entendu : vous vous ne rendez pas compte, Nazly, que vous êtes impertinente avec vos professeurs. Ah voilà, je parle et suis encore punie ! »

Au moment où la faculté la rejette, le Centre Culturel Français lui ouvre les bras. A l’époque la directrice des cours s’appelle Alice Bordat. Elle lui propose de donner ses premiers cours de FLE (français langue étrangère). C’est en 1987. En 1989, elle est encouragée à reprendre des études supérieures, et s’inscrit en année préparatoire à la maîtrise. En 1990, l’écrivain Claude Simon vient en Egypte. C’est l’un des très grands noms du mouvement du Nouveau Roman. Alice Borda lui propose de faire une introduction à ce mouvement littéraire pour les étudiants. Après quoi, elle commence à enseigner dans le cadre des cours de la Sorbonne, donnés au Centre culturel.

La psychanalyse, grâce à la littérature

On lui offre une bourse d’études en France, elle va étudier la Bibliothéconomie. Puis revient et travaille à la Bibliothèque du CCF. Elle prépare aussi son mémoire de maîtrise, et ce sera sur Patrick Grainville, prix Goncourt en 1976 pour Les Flamboyants. Lui-même est un « flamboyant », c’est un auteur prolixe qui se nourrit de mots. Entretemps, elle avait découvert la psychanalyse : en 1987 lors d’un cours de critique littéraire de Nadia Abdallah, elle a étudié Les Confessions de Rousseau. Le philosophe des Lumières est submergé par la culpabilité, pour avoir abandonné ses cinq enfants à l’asile. Un autre mot-clé s’ajoute au silence et à la parole : la culpabilité.  « J’avais beaucoup de raisons de me sentir coupable, inconsciemment, et donc je crois avoir passé ma vie à essayer de racheter une faute qui finalement n’était pas la mienne. Un peu comme La Parure de Maupassant. Aujourd’hui je sais que j’ai récolté les fruits de la souffrance. » Pour son mémoire de maîtrise, elle choisit donc de faire une critique psychanalytique des œuvres de Patrick Grainville. La thèse, soutenue en 1996, s’intitule : Baroque et dualité dans l’œuvre romanesque de Patrick Grainville.

Puis c’est le doctorat, commencé en 1998, abandonné et repris en 2009. Elle a choisi un écrivain qui lui aussi s’est nourri de mots : Frédéric Dard, alias San-Antonio. Elle prend un personnage de la saga de San-Antonio, Bérurier, et entend démontrer que Frédéric Dard était un grand auteur, qu’il ne faisait pas de la littérature de gare. « J’ai d’abord choisi Patrick Grainville en étant inconsciente qu’il dérangeait. Il est reconnu pour être un obsédé textuel.  La même appellation a été employée pour Frédéric Dard. Mais quand j’ai soutenu ma thèse sur lui c’était en 2010, j’avais déjà cinq ans de travail analytique derrière moi ; donc je pouvais comprendre que j’avais choisi Frédéric Dard par provocation ».

C’est le lieu de la première expérience professionnelle, où aussi elle a réellement découvert la littérature. Nazly Farid rend hommage aux responsables du Centre culturel français qui l’ont soutenue, encouragée : Olivier Poivre d’Arvor, Alice Bordat, Patrick Girard, Jean-Pierre Buisson, Mireille Roques… et bien sûr  Véra Zog, la responsable de la bibliothèque avec laquelle elle a travaillé pendant sept ans : « quelqu’un de tolérant, élégant et généreux ».

L’aventure de la Bibliotheca

En 2010, elle prend avec elle son doctorat et son passeport français et va voir Ismaïl Serageldin, alors directeur de la Bibliothèque d’Alexandrie. Elle lui dit : « vous venez de recevoir 500 000 ouvrages de la Bibliothèque Nationale de France. Mon histoire avec le Centre français s’est terminée et voilà, je suis prête. » Il la recrute. Elle présente un projet intitulé Des Réserves à la Méditerranée.  C’est un grand projet de Bibliothèque francophone, qui poussé à son terme devait faire de la Bibliothèque d’Alexandrie un véritable Centre de la Francophonie. C’est sur sa proposition, qu’est créé l’espace baptisé « Hexagone ».  La Bibliothèque Francophone a survécu pendant un an ou deux, puis a été scindée en deux : la Bibliothèque Francophone et le Centre d’Activités Francophones, gérés par d’ex-membres de son équipe. « L’actuel Centre d’Activités Francophones (CAF) est dynamique. Ce que le CAF a fait pour la Francophonie en six ans est vraiment impressionnant » tient à souligner Nazly Farid.

En juillet 2012, sa vie de salariée s’arrête, elle démissionne. Elle essaye de développer plusieurs projets personnels, dont un centre de services qui propose notamment du soutien psychologique. Elle connaît des échecs : « J’ai vraiment passé une période financière extrêmement difficile pour quelqu’un qui a toujours compté sur ses salaires. Je me suis retrouvé sans salaire, presque au chômage. C’était une période excessivement difficile. » Mona Magdalany, directrice du Collège de La Mère de Dieu, lui propose de venir comme consultante afin de rénover la bibliothèque, monter le réseau informatique et développer l’outil numérique. Une expérience très enrichissante, juge-t-elle. Elle continue toutefois à chercher sa voie, part un temps à Dubaï, et lorsqu’elle revient estime que le temps est venu de se consacrer à sa passion : la psychologie. « J’avais dix bonnes années de travail sur moi et donc je me suis lancée. Ça a vraiment commencé à marcher en septembre 2016. J’ai commencé à avoir de plus en plus de patients et à me passionner de plus en plus pour ce métier qui est finalement le métier de mes rêves : guérir par la parole. »

Triangle de Karpman : Nazly Farid y croit, et se fonde beaucoup dans son travail sur le triangle de Karpman : bourreau – victime – sauveur. « Pour ne pas être bourreau quand on est victime, on se croit obligé d’être sauveur. En fait on est un peu les trois, parce que quand on ne sait pas suffisamment protéger et aimer, chouchouter son enfant intérieur, on peut être bourreau vis à vis de soi-même. »

« J’ai voulu m’exprimer, on m’a fait taire ; j’ai voulu écrire et ma plume a été cassée. Je suis alors allée parler avec ma psychologue. Aujourd’hui je reçois à bras ouverts tous ceux qui veulent exprimer malaise, souffrance, deuil…Et je les aide comme j’ai été aidée. »

par Naguib Mahfouz

photos de Hani Sawires

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