Si la Corniche m’était contée…

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La corniche d’Alexandrie est un des emblèmes de la ville. Si on essaie de la décrire dans le style de l’écrivain Nicolas Gogol, voici ce que l’on pourrait imaginer. Première partie de l’article de Thibault van den Bossche : la promenade…

Nicolas Gogol est un célèbre écrivain russe d’origine ukrainienne de la première moitié du XIXe siècle. Dans sa nouvelle « La Perspective Nevski » (1835), il décrit avec beaucoup d’ironie l’avenue principale de Saint-Pétersbourg. Et s’il revenait au XXIe siècle pour déambuler sur la Corniche d’Alexandrie ?

Il n’y a rien de plus beau que la Corniche, du moins à Alexandrie ; l’ancienne capitale de l’Égypte n’est rien sans elle. Que manque-t-il à cette promenade, beauté suprême de notre capitale ? Je suis convaincu qu’aucun de ses habitants pâles et gradés n’échangerait cette Corniche pour rien au monde. Tous sont enthousiastes : autant celui qui a moins de vingt-cinq ans, baskets flashy, jean slim, coupe de cheveux tendance, et la trousse à la main, que celui à la petite moustache grisonnante, au costume trop grand et aux chaussures usées.

Mais quant aux dames ! Oh ! la Corniche plait encore plus aux dames. En particulier, à ces jeunes filles sémillantes, au visage poupin encadré d’un voile coloré, qui exhibent allègrement leurs joues fardées et leurs lèvres écarlates. Les ricanements et les selfies ponctuent leurs conversations, comme pour leur donner de la contenance.

 D’ailleurs, à qui donc la Corniche ne plaît-elle pas ? A peine y a-t-on mis les pieds, qu’on se sent déjà prêt à flâner. Même si vous avez une affaire urgente à régler, vous n’êtes pas plutôt entré sur cette promenade que vous l’oubliez à coup sûr.

Le patrimoine de la Corniche, témoin du cosmopolitisme

Toute-puissante Corniche ! Unique lieu d’échappée dans notre ville, si pauvre en distractions. La portion la plus prisée s’étire en un doux arrondi de quatre kilomètres. La parcourir, pour les esprits curieux, c’est voyager loin, dans l’espace mais aussi dans le temps. Point de départ ; le large disque de béton de la très contemporaine Bibliotheca Alexandrina. Inaugurée en 2002, ses travaux ont suivi les plans d’une agence d’architecture norvégienne, Snøhetta. Elle devait reprendre le flambeau de la mythique et antique Bibliothèque, dont les causes de la destruction demeurent encore floues. A présent, les espèces de douves qui l’entouraient ont disparu et une haute palissade empêche sa visibilité depuis la Corniche.

Ensuite vient l’élégante mosquée Caïd Ibrahim, de l’architecte italien Mario Rossi, achevée en 1951. Tout proche, un bâtiment beige cubique mais harmonieux trône fièrement. En hauteur, de chaque côté, « ALEX BANK » et « بنك الإسكندرية » sont écrits en grosses lettres de néon vert. En le regardant de plus près, on s’aperçoit que flottent également les drapeaux égyptien et italien. Le fronton semble laisser deviner son usage d’origine : on peut y lire en majuscules « Consolato generale d’Italia ». Derrière, « mahatet el raml », la gare de tramway « des sables », construite en 1862 dans le quartier Ramleh, dénommé ainsi en raison de son littoral sablonneux. On arrive alors à l’un des rares espaces non encore bâtis de la ville qui subsistent encore. La place Saad Zaghloul[1] est aujourd’hui nonchalamment occupée par un parking. Elle est entourée de part et d’autre d’immeubles de tout style, dont le vénitien comme l’hôtel Steigenberger Cecil, construit en 1929 par la famille Metzger, des Franco-égyptiens juifs. Figurent également deux institutions, chacune pour des raisons bien différentes, fondées en 1922 : la pâtisserie Délices et la Chambre de commerce égyptienne, bâtie dans le plus pur style grec.

Plus loin, la place Ahmed Orabi [2] (ancienne place des jardins français) se cache derrière le patrimoine chargé d’histoire qui la borde côté mer. A l’est, le Consulat français, dont les plans sont la copie d’un hôtel particulier parisien, l’occupe depuis 1911. Au centre, l’actuel monument au soldat inconnu ne l’est en réalité devenu qu’après le coup d’Etat des Officiers libres en 1952. La fameuse torchère a alors remplacé la statue du Khédive Ismaïl[3] qui trônait au milieu du monument, érigé à l’origine par la colonie italienne en son honneur en 1938. Elle exprimait ainsi sa reconnaissance envers ce Khédive qui avait eu d’excellentes relations avec le roi Victor-Emmanuel II (1820-1878) : « A Ismail il magnifico, la colonia italiana d’Alessandria ».

A l’ouest, le palais de justice de 1887, sur les plans de l’architecte italien Alfonso Maniscalco, se trouve dans un état de délabrement avancé effarant. Il s’agissait à l’époque du siège des tribunaux mixtes, composés à la fois de juges européens et égyptiens. Quatorze puissances étrangères étaient ainsi regroupées et pouvaient juger leurs ressortissants selon leurs propres lois. Surplombant la place, reconnaissable de loin, se dresse l’immense « tour du coton » de 22 étages, accueillant depuis 1990, faute de coton, les 200 étudiants de l’Université Senghor, une université internationale de langue française, tournée vers le développement de l’Afrique.

Dernière étape, l’impressionnante mosquée El-Mursi Abul-Abbas. Elle a été reconstruite pendant 16 ans entre 1928 et 1944 par le même Mario Rossi. Elle est la plus grande de la ville avec ses son plan octogonal couvrant 3 000 mètres2 et avait le plus haut minaret d’Egypte à l’époque (73 mètres).

La virée touche à sa fin avec la Citadelle mamelouke du sultan Qaitbay, du XVe siècle. Elle fut édifiée sur le site de l’antique phare d’Alexandrie détruit un siècle plus tôt, du fait des nombreux tremblements de terre. Il est alors l’heure de reprendre des forces en dégustant du poisson au très chic Club grec, à quelques pas.

Thibault van den Bossche


[1] Saad Zaghloul (1860-1927) est un homme politique égyptien. En 1918, il lance une délégation qui deviendra un parti politique ; le Wafd (« délégation » en arabe). Il veut réunir musulmans, chrétiens et juifs de toutes sensibilités confondues pour lutter pour l’indépendance de l’Égypte vis-à-vis du Royaume-Uni. En 1922, l’Egypte devient indépendante, avec des conditions que Saad Zaghloul souhaite renégocier en 1924, lorsqu’il devient Premier ministre. Mais il échoue et démissionne la même année.

[2] Ahmed Orabi (1841-1911) est un général et homme politique égyptien. Il conduit la première révolte nationaliste égyptienne contre le pouvoir des Khédives puis contre la domination européenne. L’Angleterre intervient, bombarde Alexandrie en 1882 et occupe ensuite l’Egypte jusqu’à la crise de Suez en 1956, malgré la reconnaissance de l’Egypte comme Etat souverain en 1922.

[3] Ismaïl Pacha (1830-1895), est le wali puis le khédive d’Égypte et du Soudan de 1863 à 1879. C’est sous son règne que le Canal de Suez, réalisé sous l’impulsion du Français François-Ferdinand de Lesseps, fut inauguré, en 1869. Ruinant l’Egypte avec ses campagnes militaires, il doit vendre ses parts du Canal au Royaume-Uni en 1875. Il doit même accepter que la direction de ses finances passe sous le contrôle d’une commission européenne.

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