Toute puissante Corniche !

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La Corniche ! Tout Alexandrie est dans sa corniche. Toute son histoire, bien sûr. Mais aussi son présent, son futur, et avec elle tout ce qui vit et change. Deuxième partie de l’article de Thibault van den Bossche : les gens…

Badauds et camelots : le cœur battant de la Corniche

Toute-puissante Corniche ! Comme ses trottoirs sont larges et praticables ! Et Dieu sait pourtant comment ailleurs dans le pays, ils sont trop étroits, trop encombrés et trop irréguliers. Les voitures ou les deux-roues se garent par-dessus, les ordures s’amoncellent à intervalles plus ou moins réguliers, les maraichers installent leur charrette pour vendre fruits et légumes, les étalagistes s’accommodent en empilant des cartons pours leurs babioles. Les hautes marches d’entrée aux immeubles succèdent sans ménagement aux creux des descentes de parking souterrain. Le piéton n’a pas d’autre choix que de naviguer sur la chaussée. Sur la Corniche, la baguenaude redevient un plaisir. Le défi est de trouver le bon moment dans la journée.

Quelles fantasmagories s’y déroulent en un seul jour ! Un vendredi matin, pendant que les Alexandrins dorment ou prient encore, elle sera toute à vous. En semaine, dès l’aurore, elle se met en branle. Le ballet incessant des vieux taxis jaunes et noirs et des microbus s’intensifie en début d’après-midi, à l’heure où écoliers et travailleurs reprennent le chemin de la maison. La circulation vous étouffe alors et vous assourdit, jusque tard dans la nuit. La proximité de la mer n’y peut rien. Le vent ne souffle pas assez fort pour dissiper les fumées d’échappement, ni les vagues ne claquent assez bruyamment pour couvrir les moteurs rugissants et les messages codés au klaxon des conducteurs pressés. La consolation demeure en la possibilité de perdre votre regard dans l’horizon azuré, où ciel et mer se confondent, et sentir les gouttelettes d’eau salée ruisseler jusqu’à la commissure de vos lèvres.

Combien de personnages hétéroclites peut-on y rencontrer en l’espace d’un seul instant ! Les touristes étrangers y consacrent plutôt leur matinée. Ils sont reconnaissables à leur peau bigarrée : à la fois rosée par la puissante lumière d’Egypte, mais aussi blanchie par une généreuse application de crème solaire. Ils explorent tout sourire, sous leur large chapeau et derrière leurs lunettes de soleil, l’appareil photo au cou, le sac au dos, et le pantacourt flottant. Ce sont parfois des cars entiers d’Asiatiques qui font halte sur la placette en face de la bibliothèque, permettant d’immortaliser comme il se doit l’expédition.

Les pêcheurs font également partie des matinaux fidèles. Soit à la ligne depuis la terre, soit au filet à l’aide d’une barque laborieusement manœuvrée par des planches de bois rafistolées faisant office de rames. C’est toujours un grand moment de spectacle lorsque les poissons sont remontés à la surface, tant bien même le succès est incertain.

Les mendiants tentent de vous échanger des mouchoirs contre quelques guinées. Les balayeurs prennent une pause pour vous souhaiter une bonne fête : « kolo sana wenta tayeb », en espérant recevoir autre chose en échange que la traditionnelle réponse « wenta tayeb ». Laissez parler votre générosité.

Dans l’après-midi, les badauds qui affluent amènent avec eux les camelots en tout genre. L’un propose sa barbe à papa, rose ou blanche, contenue dans un petit sac gonflé d’un air dont on ne veut pas savoir la provenance, et accroché en haut d’une perche. L’autre, un coffret posé sur l’épaule, une liasse de billets sales dans l’autre main, braie à la cantonade « fresca, fresca ! », ces petites bouchées sucrées. Mobile également, et agitant sa clochette, le glacier pousse vaillamment un vieux tricycle sans selle, aux roues voilées et crevées. A peine espacés les uns des autres, se postent les vendeurs de petites boules jaunes au goût étrange, arrosées de citron ; les termis (lupins). L’odeur du maïs grillé vous chatouille les narines. Si la soif vous prend, ou que votre pas faiblit, faites halte sur le muret. A proximité, il y a toujours un café improvisé et néanmoins permanent pour vous servir une boisson chaude.

Le jour décline, mais non pas l’agitation. La douce lumière orangée du coucher de l’astre céleste apporte de nouvelles et chaudes couleurs qui émerveillent à chaque fois. Le béton, pourtant rongé par le sable, l’eau et le sel, semble moins austère. A la chaleur étouffante succède petit à petit la fraicheur salvatrice, rendant la marche moins fatigante. L’obscurité s’installe, tous les chats, habitants indéfectibles de ce littoral, deviennent gris. Les couples osent s’échanger, bien que toujours subrepticement, quelques gestes de tendresse. Les heures passent, mais pour les Alexandrins, elles ne deviennent jamais indues. Au point du jour, les derniers rêveurs se décident à rentrer et les travailleurs ne sont pas encore sortis. Une douce quiétude fugace enveloppe la Corniche, qui peut enfin prendre une grande inspiration. Et tout recommence.

Thibault van den Bossche

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