L’inconnue d’Alexandrie

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Imaginez qu’en marchant dans la rue, vous passiez devant une construction qui date d’environ 800 ans. Cela attirerait votre curiosité, n’est-ce pas ? Pourtant, beaucoup passent leur chemin sans y prêter attention. Pourquoi ? Découvrez sans plus tarder l’inconnue d’Alexandrie : sa muraille.

Alexandre le Grand conquiert l’Égypte en 332, repart aussitôt à l’assaut de l’Empire perse. Il donne auparavant l’ordre de fonder la ville qui portera son nom : Alexandrie. On bâtit un mur autour d’elle pour la protéger des ennemis et des envahisseurs. L’érection de la muraille s’étala ainsi de l’époque ptolémaïque jusqu’à l’époque byzantine.   

La longueur de l’ancienne muraille était de 15,8 km. Les pierres étaient apportées d’une carrière à l’extérieur de la ville nommée « El Max ». On a utilisé le mortier et le calcaire pour mieux la soutenir.

Les changements après la conquête islamique

Carte d’ensemble des fortifications dans la ville actuelle, à l’est de la ville arabe.
Carte dressée par K. Machinek, © archives CEAlex

En 640, Amr Ebn El As dirige la conquête islamique de l’Égypte. Pour entrer dans Alexandrie, il doit démolir une partie du mur. Puis il le refortifie, et les restaurations ne s’arrêtent pas. Par exemple, on peut citer le prince fatimide « Abi Al Ashbal Dergham » qui construit des tours de surveillance au bord de la mer.

Au IXe siècle, la population est plus réduite et il faut diminuer la circonférence de la muraille, qui passe à huit km. En 1303, un terrible séisme en détruit de grandes parties. Elle connait d’autres restaurations par la suite, jusqu’au XIXe siècle et le règne de Mohamed Ali. Bien qu’on continue encore de construire des portions de murailles pour protéger la ville, la pression démographique oblige à en détruire d’autres, pour permettre sa croissance.

Tour de la muraille médiévale dans les jardins de Shallalat.
Extrait de la Description de l’Égypte / Photo K. Machinek

La muraille contemporaine

Aujourd’hui, il ne reste que quatre tours sur les 100. Elles forment les angles de la partie est de la muraille. Les deux tours du sud-est se sont retrouvées intégrées dans le stade d’Alexandrie. Celles du nord-est sont restées préservées dans les jardins de Shalalat. Le ministère égyptien des monuments a permis de déplacer une partie du bastion du XIXe siècle pour construire un tunnel afin d’améliorer le trafic. Le processus de transportation a duré un an et demi.

Farida Issa, 4e Girard

Entretien avec Kathrin Machinek, architecte-archéologue au CEAlex

Afin de mettre davantage en lumière ce patrimoine oublié par les Alexandrins, nous avons cherché des explications supplémentaires auprès de Kathrin Machinek, architecte-archéologue au CEAlex.

La majorité des Alexandrins ne connaissent pas l’existence de la muraille. Pourquoi selon vous ? Et comment peut-on y remédier ?

Si peu de gens connaissent la muraille d’Alexandrie, c’est parce qu’il en reste peu à visiter. La muraille antique a complètement disparu et pour la muraille médiévale, il ne subsiste que quelques vestiges : la haute tour dans le jardin de Shallalat et la tour qui se trouve dans l’enceinte du stade de football. Il existe également deux vestiges qui datent de la modernisation de la muraille sous Mohamed Ali au milieu du 19e siècle : le fort Nahassin et le bastion appelé fort Mohamed Ali, tous les deux situés dans le jardin de Shallalat. Les autres tours de l’enceinte médiévale, ses murs et ses portes ont été complétement démolis vers la fin du 19e siècle parce qu’on n’en avait plus besoin. À cause de cette démolition, l’emplacement de la muraille n’est plus visible dans la ville, si ce n’est dans le jardin de Shallalat qui a été établi sur son tracé. Dans d’autres villes en revanche, notamment au Caire, de grandes parties de la muraille et de ses portes sont encore en place et peuvent être visitées. Pour mieux faire connaître la muraille d’Alexandrie aux gens, on pourrait encourager des visites touristiques dans le jardin de Shallalat en installant des panneaux explicatifs ou un petit musée.

Beaucoup de villes dans le monde ont des murailles. Qu’est-ce qui caractérise la muraille d’Alexandrie ?

La ville d’Alexandrie est différente des autres parce qu’elle se trouve au bord de la mer et en même temps sur la frontière de l’Égypte. Jusqu’au 19e siècle, Alexandrie était un port très important pour le commerce naval entre l’Orient et l’Europe. On avait besoin de protéger les Alexandrins derrière une puissante muraille, parce qu’ils souffraient des nombreuses attaques par des corsaires sur la ville. À partir du début du 19e siècle, beaucoup d’Égyptiens et d’étrangers sont venus s’installer à Alexandrie pour travailler dans le commerce du coton. Cette croissance du nombre d’habitants causa une forte expansion de la ville et la construction de nouveaux quartiers. Cependant, le terrain à bâtir était réduit au nord par la mer et au sud par le lac Mariout. Ainsi on avait besoin de toutes les parcelles possibles pour pouvoir construire de nouveaux édifices et on a dû démolir la muraille. Au Caire, par contre, il y avait suffisamment d’espace pour agrandir la ville dans tous les sens. On pouvait donc préserver les monuments médiévaux du centre-ville.

Au-delà de son rôle historique, quelle importance a actuellement la muraille ?

Les murailles des villes en général ont perdu leur importance initiale de protection de leurs habitants contre des ennemis, avec le changement des stratégies de guerres du début du 20e siècle. Grâce à l’invention des avions, on a pu commencer à attaquer les villes par des bombardements aériens. Ainsi, les quelques monuments militaires à Alexandrie ont actuellement surtout un intérêt touristique et de patrimoine bâti. Cependant, le fort Nahassin dans le jardin de Shallalat a été entièrement restauré et sert depuis 1999 de dépôt archéologique pour le CEAlex et le Musée gréco-romain. Dans la majorité des salles, on stocke des caisses remplies de tessons d’amphores et de céramique, d’os, de verre et de métal. Les objets très précieux comme des monnaies sont gardées dans un trésor. Il y a aussi des salles d’études pour les spécialistes et un atelier de restauration pour les mosaïques et les petits objets. Les archéologues et architectes du CEAlex s’intéressent beaucoup à la muraille d’Alexandrie. Nous étudions les anciens plans, les dessins et les photos, et en 2019 nous avons pu mener une fouille devant le fort Nahassin pour voir si on trouve des restes de la muraille.

Quels étaient les défauts de la muraille ?

Au IXe siècle, la muraille antique était devenue trop large pour la ville qui avait moins d’habitants qu’auparavant. Les habitants n’arrivaient donc plus très bien à la défendre. On a construit alors une nouvelle muraille plus réduite sur les côtés est et sud. On l’appelle aujourd’hui la muraille médiévale, ou la muraille d’Ibn Touloun.

Au XIVe siècle, la muraille médiévale n’était pas assez entretenue du côté de la mer. Ainsi, lorsque des envahisseurs vinrent de Chypre en 1365, ils réussirent facilement à pénétrer dans la ville. Ils purent ravager la ville et tuer beaucoup d’habitants.

Au début du XVIe siècle, l’Égypte devint une province de l’Empire ottoman. Dorénavant, on n’avait plus besoin de se protéger derrière la muraille parce qu’Alexandrie n’était plus une ville frontalière. Les Alexandrins commencèrent à quitter les quartiers englobés par la muraille médiévale et bâtirent une nouvelle ville sur la péninsule, plus près du port, ce qui était plus pratique pour le commerce.

À la fin du 19e siècle, la muraille représentait un obstacle au développement et à l’expansion de la ville moderne. De plus, elle ne servait plus très bien à la défense. On commença ainsi à la démolir.

Avec F. I.


Pour en savoir plus :

– Participer aux Journées du Patrimoine ! Elles se tiennent tous les ans au mois de novembre avec une semaine d’activités, de visites, conférences et d’expositions. Contacter le service pédagogique du CEAlex pour des ateliers et animations.

– Le site web du CEAlex  www.cealex.org

– CEAlex : « Les fortifications de la ville d’Alexandrie depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours »

– Le site web de la Bibliotheca Alexandrina https://www.bibalex.org/  : publications de livres en ligne (en anglais, français et arabe) notamment les publications d’AlexMed (Montazah, Les hammams d’Alexandrie, Ancient Alexandria…)

– La Description de l’Égypte, faite par les ingénieurs de Napoléon Bonaparte lors de leur séjour en Égypte entre 1798 et 1801 http://description-egypte.org/

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