Joseph Boulad, le dernier des Mohicans alexandrins

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1/ La fin d’un monde

Joseph Boulad, l’un des derniers témoins de l’Alexandrie cosmopolite, nous raconte sa vie, celle de sa famille syro-libanaise, et celle de sa ville qu’il ne reconnait plus.

« Le ciel était tout noir, avec des éclairs. Le médecin qui avait fait accoucher ma mère, notre cousin le docteur Anawati, avait dit : ‘’c’est Jupiter qui descend sur terre’’ ». L’entretien avec Joseph Boulad commence à peine, déjà le personnage donne le ton. Les innombrables anecdotes sur le destin rocambolesque de la prestigieuse famille syro-libanaise d’Alexandrie se succèdent, racontées parfois avec gravité, souvent avec humour, par l’un de ses des derniers représentants encore sur place.

Né en février 1948 à Alexandrie, Joseph a une enfance heureuse, ponctuée de fêtes et de voyages à travers le monde. Il grandit entre sa sœur Josiane, née en 1941, et son frère Christian, né en 1950.  « La seule note négative, c’est peut-être que je ne voyais pas assez mes parents. Mon père était au travail, et ma mère s’occupait un peu de nous mais on avait chacun notre gouvernante. Le soir, ils avaient une vie mondaine très intense. On se rattrapait quand on passait les vacances d’été ».

La saga de la famille Boulad

Le père de Joseph, Charles Boulad, est un touche-à-tout entreprenant et rusé. Industriel du textile, engagé dans l’import-export (thé, papeterie…), il introduit en Egypte le thon, la morue séchée, le fromage gouda. Sa mère, Gisèle, née Tawa, est, plus qu’une journaliste renommée, une grande dame d’Alexandrie. « A travers elle, le bonheur des arts et des lettres a baigné de sa douceur de vivre ses concitoyens. Chevalière de l’ordre national français des arts et des lettres, Cavalière italienne, Gisèle Boulad, en parfaite alexandrine, d’une urbanité exquise, d’une courtoisie exemplaire, d’une grande sensibilité, intelligente, dynamique, déterminée, a mérité tous ses titres », publiera à l’occasion de ses 100 ans en 2013 le journal francophone Al Ahram Hebdo, où elle suivait l’actualité patrimoniale et culturelle.

Les Boulad sont une grande famille chrétienne originaire de Damas. Minorité catholique dans une église grecque (melkite) dominée par les orthodoxes, minorité chrétienne au sein de l’Empire ottoman, les Boulad ont pourtant depuis toujours su tirer leur épingle du jeu. Ils se distinguent d’abord dans l’industrie de l’acier damassé, qui leur a donné leur nom et leurs armoiries (une épée et quatre sabres se croisant derrière un bouclier rond sur lequel est écrit Boulad en arabe). C’est ensuite la réputation de leurs étoffes qui se répand dans l’Empire, où l’on apprécie tout particulièrement la « bouladiyé » (la soie Boulad).

En 1860, après leur terrible massacre à Damas par les Druzes, les Chrétiens survivants sont nombreux à fuir en Egypte, parmi lesquels l’aïeul de Joseph, accompagné de ses trois frères et de leur père. La fortune leur sourit vite : la guerre de Sécession aux Etats-Unis oblige les filateurs anglais à se tourner vers l’Egypte, dont ils apprécient le coton à longue fibre. Les Boulad se lancent donc avec grand succès dans l’égrenage du coton. Aujourd’hui, les Boulad sont dispersés aux quatre coins du monde et exercent les professions les plus variées.

Avec Gisèle Boulad

Fêtes et voyages

Les Boulad appartiennent au « gratin » alexandrin, de langue et de culture françaises. Il leur est naturel de se rendre en France pour les deux ou trois mois d’été, même si le visa de sortie n’est pas aisé à obtenir, pour lequel il faut jouer de ses relations. Mais pourquoi la Suisse ? Joseph précise : la sœur de sa mère a épousé un banquier britannique qui a dû fuir en Suisse après la crise de Suez, en 1956. Beaucoup de membres de sa famille ont fait de même, après l’extension aux particuliers des séquestrations des biens en 1961, ordonnée par Nasser.

Joseph sort un vieil album de photos : la réception pour Cham el Nessim en 1961, juste avant la séquestration de leur villa au Lac Mariout, dans la banlieue de la ville. Cham el Nessim est une fête nationale en Egypte, héritée des pharaons et célébrée par tous, quel que soit sa religion, le lundi de Pâques. Il avait alors 13 ans, mais Joseph peut encore nommer les fonctions des convives, notables d’Alexandrie de toutes nationalités : le consul d’Espagne, celui des Etats-Unis… « Celui de la France n’avait pas encore été remis en place après 1956 », souligne-t-il, pour expliquer son absence[2]. Des journalistes, des juges, des chirurgiens, des professeurs éminents… Parlait-on en français ? « Oui, naturellement. Quoi d’autre ? », répond-il, malicieusement.

La bulle francophone

Pour les Boulad, le français n’est pas qu’une langue de communication entre les différentes communautés : c’est leur langue maternelle. Charles, le père, parlait français avec son père Joseph. Il fit sa scolarité en français à Sainte-Catherine, puis à Saint-Marc, lorsque les Frères des Ecoles Chrétiennes ouvrèrent en 1928 leur nouveau collège pour remplacer le premier, devenu trop petit. En revanche, il parlait italien avec sa mère. Pauline Davidoff, d’origine russe, comprenait le français mais ne le parlait pas. Gisèle, la mère, parlait quant à elle français avec ses deux parents.

Joseph parle le français à la maison tout comme à l’école. Les domestiques, parfois d’origine italienne ou maltaise, la connaissent suffisamment. Tous ses camarades, de quelque nationalité qu’ils soient, maitrisent la « lingua franca ». L’arabe ? C’est un professeur particulier qui, tardivement, lui enseigne l’arabe classique par la lecture de la presse. Le cordonnier le croit de l’Université d’Al-Azhar lorsqu’il vient acheter de nouvelles chaussures !

Joseph passe la maternelle et le petit primaire au pensionnat de Notre-Dame de Sion, puis à celui de la Mère de Dieu, mixtes à l’époque pour ces petits âges. En 1956, il rejoint le Collège Saint-Marc. D’un niveau avancé, il saute d’emblée deux classes. A la fin du mois d’octobre, la crise de Suez oblige les élèves à passer quelques mois à la maison. A leur retour, l’histoire et la géographie sont dorénavant enseignées en langue arabe, et des cours d’arabe se sont ajoutés.

La crise de Suez combinée au sursaut nationaliste a donc eu raison du « tout français » dans les écoles. Grandissant dans une bulle francophone, Joseph est rattrapé par la réalité de son pays. Il a perdu de nombreux amis français, anglais, boliviens, yougoslaves, juifs dont la famille a été expulsée, ou a préféré émigrer.

Il reste un élève studieux. Il a gardé les drapeaux d’honneur, triangulaires en soie blanche, et les prix d’excellence, souvent des livres. Sa sœur Josiane le conseille pour les lectures classiques. La sévère Mme de Rougemont, sa gouvernante de nationalité suisse, le forme à la discipline.

Josiane peut passer le dernier « bac français » en 1958. Quant à Joseph, en 1965, il passe le bac égyptien : la « thanaweya amma », avec néanmoins un niveau élevé de français et les matières scientifiques enseignées en français, comme aujourd’hui. Avec un excellent pourcentage de 74% au bac, Joseph peut choisir n’importe quelles études. Laquelle alors ? « J’avais lu Tintin, ‘’On a marché sur la Lune ‘’. Si j’étudie la géologie, peut-être qu’on m’enverra dans l’espace ? », rêve-t-il.

Cherchez sur la photo : Joseph Boulad lors d’une cérémonie d’intronisation de la Chaîne des Rôtisseurs ! C’était aussi cela, Alexandrie…

Face à l’émigration, le choix de rester

Le jeune bachelier rejoint donc la faculté des Sciences d’Alexandrie, pour y étudier en anglais la géologie et la géochimie, avec d’excellents professeurs venus d’Oxford ou de l’Imperial College de Londres. Il termine en quatre ans, avec les degrés d’honneur. En fréquentant davantage d’Egyptiens, il développe son dialecte égyptien, mais sa difficulté à rouler les « r » trahit son accent français. Il découvre d’autres horizons, un autre genre de pensée que la société cosmopolite qu’il fréquentait jusque-là. Mais cette société d’où il vient se réduit d’ailleurs comme peau de chagrin depuis 1956, par vagues successives.

Josiane se marie en 1962 avec Christian Ayoub, également d’une grande famille syro-libanaise. Ils ont une fille, Christine, en 1964. Ils quittent l’Egypte pour le Canada en 1969. Josiane est aujourd’hui professeure émérite de philosophie à l’Université du Québec à Montréal. Elle y est titulaire de la Chaire Unesco d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique. Son frère Christian la rejoint un an plus tard, dès ses 19 ans, pour échapper au service militaire et au manque d’opportunités professionnelles dans le domaine qui l’intéresse déjà : la publicité. Il y fera carrière à Montréal et épousera une Française.

Pour Joseph, c’est le service militaire qui n’a pas voulu de lui : il était myope. « A l’époque, c’était facile. Ils ont vu ma tête, ils ont dit : ‘’celui-là est un espion, il vaut mieux ne pas le faire rentrer dans l’armée.’’ Donc j’ai eu la chance de ne pas faire l’armée. » Il se lance alors dans une thèse sur l’analyse spectroscopique des minéraux et leur variation statistique dans les roches sédimentaires et la probabilité de découvrir du pétrole grâce à cette variation. La thèse l’occupe trois ans, entre Alexandrie et l’Allemagne.

Encore étudiant, une connaissance suisse de son père lui propose de rejoindre à terme la Société générale de surveillance. L’avenir semble prometteur. Après la mort de Nasser en 1970, son successeur Sadate applique une politique de libéralisation de l’économie égyptienne, l’infitah (l’ouverture en arabe). Charles Boulad peut reprendre sereinement une activité professionnelle, et rachète une imprimerie industrielle. Il souhaite finalement que son seul fils encore en Egypte l’accompagne.

Joseph finit sa thèse en 1973, puis il passe deux ans à voyager autour du monde avant d’intégrer l’imprimerie. Au décès de son père en 1982, il en prend la tête jusqu’à l’arrêt et la fermeture en 1995. Il prend soin de sa mère Gisèle, jusqu’à son décès en 2018 à l’âge canonique de 105 ans. Les lois s’assouplissant, Joseph s’occupe des biens de sa famille et doit engager plusieurs procédures judiciaires au long cours pour les recouvrir. Il donne des conférences, participe aux programmes culturels de la Bibliotheca ou de l’Institut français. « Grâce à Dieu, j’ai eu une belle vie, il ne faut pas s’en plaindre. Des amis, des relations, des voyages », résume-t-il.

Justine Mikhaïl Hayeti & Thibault van den Bossche


[1]Lien : https://gw.geneanet.org/aractingi?lang=en&pz=farid+elie&nz=aractingi&p=gisele&n=tawa
[2] Henri Froment-Meurice, premier chargé d’affaires après la crise de Suez puis premier conseiller à l’ambassade au Caire, arrivera en 1963.

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