Joseph Boulad, le dernier des Mohicans alexandrins

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2/ Le souvenir de l’Alexandrie cosmopolite

Joseph Boulad, l’un des derniers témoins de l’Alexandrie d’autrefois, évoque cette ville du passé et son lustre. On vivait dans une société mélangée, aux bonnes manières, et où on faisait la fête… tout ceci a disparu, mais la nostalgie n’empêche pas d’aimer l’Egypte d’aujourd’hui qui « reste un pays fascinant ».

« L’Alexandrie de mon enfance était un paradis… pour une certaine société ». Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne dans la fameuse Alexandrie cosmopolite. Cette expression laisse croire que toutes les communautés, quelle que soit la religion ou la nationalité, vivaient ensemble. En réalité, « chacun pouvait vivre dans la bulle de sa communauté. Mais plus on gravissait les échelons sociaux, plus on appartenait à un tout cosmopolite ».

Joseph Boulad définit le cosmopolitisme comme le style de vie d’une catégorie où les personnes « se sont débarrassées du carcan de leurs communautés, pour pouvoir se mêler et avoir leurs propres lois, différentes de celles de leurs communautés respectives». Concrètement, le mariage entre jeunes gens de communautés différentes n’était pas possible, sauf pour les très grands bourgeois, par exemple. Et chacun avait ses affinités : si Grecs ou Juifs préféraient rester entre eux, les Anglais aimaient les Suisses, les Français s’entendaient avec les Levantins ou les Italiens.

Citons l’écrivain Marcel Fakhoury, né à Alexandrie en 1936, racontant « L’Alexandrie qu’il a connue » : « Plus distingué dans ses manières que le Cairote, l’Alexandrin cosmopolite était un vrai « dandy » qui avait l’œil net, la décision prompte, l’initiative hardie et le geste large du mécène. Il laissait toujours sa porte ouverte, appelait tout le monde « mon cher ami », donnait sa parole d’honneur cent fois par jour, mêlait dans sa conversation de beau parleur des mots et des expressions empruntés aux nombreux idiomes qu’il connaissait, n’ayant le culte d’aucun d’eux et forgeant des néologismes sans hésitation. Il était fier de sa ville, plus familiarisée avec la civilisation occidentale, ce qui lui conférait, à ses yeux, une sorte d’aristocratie. »

Une aristocratie aux bonnes manières, avec ses clubs, ses quartiers, ses réceptions fastueuses. « Personne ne reçoit plus, on n’a plus le personnel adéquat. Avant, je ne discutais pas avec mon cuisinier ou les serveurs, ils savaient faire, sans parler », indique Joseph Boulad avec nostalgie.

« C’était l’époque où on s’amusait d’une façon incroyable. Agami, dans les années 70, c’était mieux que les îles grecques. Chacun avait sa villa, et chaque soir on avait une soirée, même deux ou trois. On se rencontrait sur la plage, avec orchestre. Ma cousine de Genève, qui pourtant en a vu des soirées en France, en Suisse, à Saint-Tropez… m’a dit que là où on s’amusait le plus, c’était à Alexandrie ».

Joseph Boulad, fier de sa ressemblance avec Elvis Presley, nous montre une photo du temps de sa jeunesse. « A 22 ans, j’avais du succès. C’était la période après mai 68, qu’on a ressenti ici aussi ». Il évoque ensuite les « night parties ». Au milieu de la baie, on sautait d’un bateau à l’autre, en écoutant de la musique sur les vieux tourne-disques Teppaz à batterie. Alexandrie est pourtant déjà en train de se métamorphoser. Les raisons sont multiples : d’abord les vagues d’exil après 1956 et 1961. Ensuite, l’exode rural et l’arrivée du fanatisme religieux.

Les derniers feux du cosmopolitisme alexandrin

Après la crise de Suez, en octobre et novembre 1961 Nasser étend la séquestration des biens aux particuliers, pour les familles les plus riches. Les Boulad en font partie. Il faut se résigner : le régime en veut aussi à ses nationaux, du moment qu’ils sont riches. Le père de Joseph ne peut plus travailler, ses comptes en banque sont bloqués, les coffres particuliers sont forcés, si d’aventure s’y trouvent des bijoux. La rente de 150 livres par mois comme compensation ne suffit pas, et Charles Boulad doit licencier son personnel. Il reçoit des visites intempestives durant la nuit, même les trois enfants sont surveillés.

L’ancienne aristocratie faroukienne qui faisait partie de la société cosmopolite d’avant 1952 est ainsi petit à petit exclue de la vie politique du pays. « Une nouvelle classe issue de la petite bourgeoisie se juxtapose à elle et se transforme petit à petit en une caste bureaucratique bourgeoise. Son ascension sociale est liée au nouveau régime, qui favorise délibérément cette couche modeste authentiquement égyptienne, pour se l’attacher »écrit Cérès Wissa Wassef. Les Boulad, devenus ennemis politiques, sont bannis, notamment des clubs. « Tes amis changeaient de trottoir en te voyant ».

Réception au Consulat de France, avec le gouverneur.

« Il y a trois périodes. L’Alexandrie de mon enfance, celle que l’on raconte, la cosmopolite, la mythique. Et puis l’Alexandrie des années 70-80, une concentration entre l’ancienne société qui existait toujours, en petit nombre, et l’émergence de la nouvelle bourgeoisie, riche, qui n’a pas de goût, flashy. Ces gens avaient de l’argent et voulaient, par snobisme, être reconnus par l’ancienne Alexandrie. On parle aujourd’hui de nouveaux riches, mais à l’époque, c’était encore plus visible. Avec Sadate et sa politique d’ouverture (Infitah), et l’économie débridée, les fortunes se faisaient beaucoup plus facilement ».

« Aujourd’hui, pour l’Alexandrie actuelle, on trouve les familles de nouveaux riches qui ont évolué, avec la seconde génération, ou la troisième, qui ont adopté l’aspect ‘’American way of life’’. Il suffit d’une génération, et on oublie ce qu’il y avait avant. La roue tourne. Actuellement, les enfants de ces hommes d’affaires bourgeois sont confrontés aux enfants des officiers militaires, aux juges, les hauts fonctionnaires de l’armée ou de l’Etat ».

Des héritiers sans héritage ?

Aujourd’hui, Alexandrie ne compte plus de notables, constate Joseph, résigné. L’appellation est restreinte à une certaine époque selon lui, et les « nouveaux riches » n’en font pas partie. Economiquement, la famille Boulad n’a pas tout perdu après 1961, comme Joseph le précise : « on a un héritage qu’on essaie de récupérer, ce qu’il reste des réformes agraires et des séquestrations. Nous ne sommes pas des héritiers sans héritage, mais des héritiers avec des miettes d’héritage ».

Serait-ce donc ces « miettes d’héritage » qui se retrouvent sans héritier ? Joseph n’a pas d’enfant. Son frère et sa sœur sont à l’étranger, leurs enfants et leurs petits-enfants également.  Quand il s’agit d’argent, tout le monde est intéressé, déplore-t-il. Mais pour l’héritage culturel, il ne peut compter parmi la génération suivante que sur sa nièce Christine, la fille unique de sa sœur Josiane, qui habite aujourd’hui à Montréal et qui lui rend visite régulièrement. « Ils n’ont pas connu Alexandrie. Il faut avoir vécu ici, avoir vécu les changements pour pouvoir avoir une idée, un sentiment d’appartenance à la ville. L’émigration a coupé les ponts ».

Joseph Boulad est conscient que sa génération, née juste après la guerre, représente les « derniers des Mohicans ». Sa génération est aussi la dernière qui porte réellement la mémoire de la famille. « Les Syro-Libanais d’Egypte se souviennent du massacre de leur famille en 1860. Mais ceux qui ont maintenant quitté l’Egypte pour l’Amérique ou l’Australie ont coupé tous les liens. La langue, la culture, la façon de voir les choses sont trop différentes. ».

Joseph n’a jamais eu l’idée de quitter l’Egypte. Il est resté pour sa mère et pour gérer les intérêts de sa famille. Même sans descendance propre, il sent que c’est sa responsabilité. La plupart de ceux qui ont émigré lorsque terminait la période faste du cosmopolitisme chassent de leur mémoire la vie qu’ils ont quittée : « on fuit, on oublie les souvenirs tristes, pour essayer de survivre ». Certains reviennent 20 ou 30 ans après, ou parviennent à écrire à propos de la période après Nasser. « Il y a l’appel », explique Joseph en citant les écrivains Robert Solé ou Robert Naggar.

Les communautés nationales sont toujours là mais le nombre de leurs individus est réduit. C’est le cas des Arméniens, des Maltais, et des Italiens dont les bâtiments existent encore à Alexandrie comme témoins d’une belle époque révolue. Les Grecs constituent une exception. En effet, après avoir combattu pendant des siècles l’influence de l’Empire ottoman, ils ont su résister aux changements de l’Égypte. Le pays se sent redevable envers eux, depuis l’époque de Nasser où ils ont soutenu les Egyptiens lors de la crise de Suez en travaillant en tant que pilotes. Par conséquent, l’État ne touche ni à la communauté grecque ni à ses biens confessionnels. Ils ont toujours leurs écoles, clubs, consulats et bâtiments ecclésiastiques. Mais cela n’a pas empêché la séquestration des biens de plusieurs familles grecques aisées.

Des raisons d’être optimiste

La mort du cosmopolitisme alexandrin n’est pas la seule cause de la transformation radicale de la ville. « Alexandrie est tout à fait une autre ville maintenant. On ne la reconnait plus, avec tous ces immeubles, la surpopulation, tous les villageois qui sont arrivés. C’est rare de trouver un Alexandrin de souche », regrette Joseph. Depuis les années 1970, il y a eu la destruction des villas, la diffusion de l’influence religieuse, le début d’une crise démographique, le bruit et l’anarchie. En outre, la grande banlieue agricole commençait à s’industrialiser. Il n’y avait que des villas à Miami, Sidi Bichr, Kafr Abdo, ou encore l’ancienne rue Port Saïd. Maintenant, il n’y a que de grands immeubles défigurant le décor. La corniche, si belle, s’est bétonnée et a laissé le trafic des voitures l’envahir.

On peut être pessimiste pour l’Égypte, confrontée au double péril de la démographie et de l’intolérance religieuse. Mais il y a des raisons d’être optimiste. « Je peux être pessimiste pour une durée de 20 ou 30 ans et optimiste 50 ans après », confie Joseph Boulade. Pour lui, l’Égyptien est naturellement travailleur si on lui donne la faculté de travailler avec un bon salaire. Il en veut pour preuve la réussite des Égyptiens à l’étranger. Dans ce pays où la population est jeune, curieuse, tournée vers l’électronique, tout doit se passer d’abord dans les esprits. Les potentialités sont énormes.

Pourtant, Joseph Boulad conclut avec un brin de fierté : « L’Égypte est un pays fascinant, il y a tellement de choses à dire de l’Égypte. C’est tellement prolongé dans le temps, dans l’Histoire. (…) Je suis content d’être né ici malgré tout ».

Justine Mikhaïl Hayeti & Thibault van den Bossche

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