Écritures d’Alexandrie

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Nous donnons ici écho aux talents en langue française. En 2018, Maïssoun Hussein remportait le 3e prix du concours de la nouvelle organisé par le réseau MLF (Mission laïque française). Maïssoun était alors élève en 3e au Lycée français d’Alexandrie.

L’HOMME DONT JE NE CONNAISSAIS PAS LE NOM

C’était un soir d’été. Je m’ennuyais, je n’avais rien à faire. Je ressentais un manque. Un manque de quoi ? Je n’en sais rien. Souvent, quand je me retrouve seul, je ressens ce manque. Cette sensation de mal être, ce sentiment d’être vide. Une vague de mélancolie et d’amertume m’enlace alors, et me voici prisonnier de mes sentiments.

Je sortis mon portable de ma poche et appuyai sur la touche principale. L’écran s’alluma : 23:54. Je mis mon portable dans ma poche, enfilai un sweat et pris mes clés. J’avais besoin de sortir, prendre l’air. Me sentir enfermé ainsi de nuit me rendait fou. D’autant plus que j’avais besoin d’évacuer cette rancœur et cette aversion que j’avais en moi.

Mes sentiments, je ne pourrais les décrire… Je ne saurais expliquer leur provenance. C’est une sensation bizarre qui me prend chaque soir quand je suis seul. C’est comme si l’on me rappelait quelque chose. Mais quoi ? Et pourquoi ? J’ai l’impression d’être le seul au monde qui ressent cela. Personne ne pourrait comprendre. Alors j’ai besoin d’évacuer, de penser, d’écrire, ou de sortir. C’est ce que je fis.

Je nouai mes lacets, et sur le seuil du palier, juste avant d’ouvrir la porte de l’appartement, je me retournai une dernière fois, le plus silencieusement possible. Je crus entendre la lente respiration de ma mère, endormie profondément.

J’ouvris alors la porte, sorti, puis la refermai derrière moi. Je descendis les escaliers, puis arrivé en bas, je rabattis ma capuche sur ma tête et ouvris la porte d’entrée pour sortir.

A peine avais-je mis un pied dehors, qu’un énorme frisson me parcourut. Je pouvais sentir l’air frais de la nuit, son odeur. Cette odeur si douce mais si tonique. Ce vent m’éveillait petit à petit. Mon corps se fit plus actif, j’étais attentif à chaque petit bruit. Un léger sourire de satisfaction se dessina au coin de mes lèvres. Je me sentais libre.

Je descendis le long de ma rue puis m’arrêtai un instant. Un petit instant qui me parut si long. Un petit instant qui fut pour moi un moment de plaisir. Je regardai autour de moi et contemplai la splendeur de ma ville, la splendeur de Paris. Regarder et écouter, me sentir perdu au milieu de tout et de rien, me sentir invisible, c’est cela que j’aime.

Mais je fus vite ramené à la réalité lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule. Je sursautai et me retournai. Un homme se tenait derrière moi.  On aurait dit un marcheur blessé, un vagabond qui se déplace en traînant ici ou là, divaguant sans but précis.

Mon cœur se mit à battre de plus en plus fort. Que voulait cet homme ?

Il m’invita à le suivre et à m’asseoir avec lui sur un banc. Pendant quelques secondes, j’hésitai. Je ne suis pas du genre à suivre des étrangers, surtout de nuit. Mais après tout, nous allions juste nous asseoir sur un banc, rien de plus. Si jamais il se passait quoi que ce soit, il me suffirait juste de m’enfuir en courant, ou de crier au secours. De plus, cet homme m’intriguait, je voulais à tout prix savoir ce qu’il me voulait.

Nous commençâmes alors à discuter, il m’expliqua que cela faisait plusieurs fois qu’il me voyait le soir, déambuler dans les rues voisines. Qu’il me voyait souvent debout, sans rien faire, à observer les passants, les terrasses de café, les motards et les amants. Il ajouta qu’à plusieurs reprises, il m’avait appelé mais que je ne l’avais pas entendu, plongé dans mes pensées.

L’homme m’avoua qu’il vivait seul, qu’il n’avait ni femme ni enfants et qu’il ne travaillait pas. Je sentis qu’il avait besoin de parler et de se confier. Alors je le laissai parler sans l’interrompre. Il ne me raconta rien d’intéressant, juste sa vie quotidienne et qu’il aimait errer dans les rues, surtout de nuit. C’était un homme solitaire, il n’avait pas d’amis, ni de famille. Il se contentait de lui-même et ne devait rien à personne. C’était étrange, nous avions quelque chose en commun, nous nous sommes vite compris.

Vint alors un moment, lors de notre discussion – ou plutôt du monologue de cet homme dont je ne connaissais toujours pas le nom – où il me demanda ce que je comptais devenir plus tard. Je lui répondis que je ne savais pas trop et que j’avais encore certainement beaucoup de temps devant moi. Il répliqua qu’il fallait que j’y songe, que le temps passait vite et qu’on ne sait jamais de quoi demain est fait. J’acquiesçais sans vraiment tout saisir, par pure politesse.

Puis, après un moment de silence, je me levai et le saluai. Je me retournai vers lui une dernière fois pour lui demander quel était son nom. Il me répondit : « Je ne sais pas, je ne sais plus. »

Ce soir-là, je m’endormis le cœur léger en repensant à cet homme dont je ne connaissais pas le nom, et à ses paroles.

Pendant plusieurs semaines, nous avions pris l’habitude de nous rencontrer chaque soir, sur ce banc. C’était notre banc à nous deux. Nous nous rejoignions et restions assis à parler pendant des heures. Il nous arrivait même parfois de nous asseoir et de ne rien dire, nous pouvions rester silencieux ainsi pendant plus d’une demi-heure. Les passants nous regardaient d’un air bizarre, cela nous faisait rire. C’était notre rituel.

Un soir, lors d’une discussion banale, l’homme me détailla un petit peu sa vie d’autrefois. Il me raconta qu’il vivait chez sa mère, qu’il avait un travail et qu’il menait une vie tranquille. Jusqu’au jour où il perdit sa mère. Ce fut un drame pour lui car c’était sa seule raison de vivre, sans elle il perdait tous ses repères, et c’est ce qu’il se produisit. Peu de temps après, il fut licencié de son travail, il ne se nourrissait plus.

C’est à ce moment de sa vie que l’homme baissa les bras, il perdit tout espoir et le goût de la vie. Il était devenu un sans-abri et était livré à lui-même. C’est alors qu’il sombra dans une dépression. Il n’avait plus aucun contact avec le monde extérieur et s’était renfermé sur lui-même.

J’écoutais son histoire, bouche-bée. Ce qu’il me dit ensuite me marqua profondément. Si profondément que je me souviens des paroles exactes de l’homme :

« Tu vois garçon, aujourd’hui je regrette. Je regrette d’avoir perdu espoir. Je regrette d’avoir pensé que la vie n’était pas faite pour moi. Je regrette d’avoir cru que je ne m’en sortirais pas. Car si j’avais espéré m’en sortir, je m’en serai sorti beaucoup plus rapidement et facilement. Car vois-tu, la vie est une fleur, une fleur rare et précieuse, et c’est en croyant à une fleur qu’on la fait naître. Il ne faut jamais désespérer, au contraire, il faut apprendre à surmonter les épreuves que la vie nous impose. C’est ainsi que l’on réussit. ».

Depuis ce soir, je n’ai plus jamais revu cet homme. Je l’attends pourtant chaque soir, sur notre banc. J’ai espoir qu’il revienne un jour, car cet homme est une fleur, et je crois en lui. Je reste des heures et des heures à l’attendre, mais il ne vient pas. Il ne reviendra sans doute jamais. Mais pourquoi baisser les bras ? C’est lui-même qui m’a incité à garder espoir. Il m’arrive des fois d’apercevoir au loin une silhouette, m’étant particulièrement familière. Je la regarde, je l’observe et elle fait de même. Mais dès que je détourne le regard, ne serait-ce qu’un instant, elle disparaît.

Il m’arrive souvent de penser que tout ceci n’était qu’un rêve, un rêve auquel j’ai cru, auquel je crois, et auquel je croirai toujours.     

Maïssoun Hussein

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