Ils font l’Institut français

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Qui, à Alexandrie, ne connaît pas Jamal Desailly, dit « Gigi » : 43 ans au service de l’Institut français à Alexandrie. Et sa porte est toujours restée ouverte…

Photo de « une » par Francesco Gattoni

Gigi est « la » figure de l’Institut français, où elle a occupé toutes les fonctions. A Alexandrie, tout le monde la connaît. C’est, dans la très belle maison de la rue Nabi Daniel, une présence permanente, à laquelle tout le monde s’adresse tout le temps : un ancien directeur de l’Institut français raconte qu’il lui faut bien une heure le matin pour progresser jusqu’à son bureau, depuis le coin du Boudoir où commencent ses premiers entretiens de la journée ; jusqu’à son bureau du 1er étage où tout le monde défile. Sa porte est ouverte…

Gigi peut avoir des soucis, elle reste d’une bonne humeur et d’un humour inaltérables. On pourrait parler aussi de son empathie pour les collègues, de sa connaissance des femmes et des hommes de la maison, qui lui permet de repérer les tensions et aider à dénouer les conflits. Mais il faut surtout évoquer ce rare attachement à une maison où on aime à l’identifier aux « piliers » du bâtiment, ces colonnes d’époque hellénistique ornant l’entrée de l’Institut. Et on comprend qu’elle se soit vouée avec passion au grand chantier de l’établissement : sa rénovation, qu’elle a pilotée en 2016-2017 en assurant la fonction d’intendante.

Jamal Desailly entre à l’Institut pour effectuer un remplacement le 1er janvier 1977. Elle travaille alors à l’accueil. En octobre de la même année elle est recrutée comme secrétaire des cours. En 1981 elle devient la secrétaire du directeur du Centre culturel français. A partir de là ce sont des allers-retours avec le service des cours où elle revient en 1987, souvent en cumulant les fonctions auprès de la direction. On retrouve Gigi chargée de la communication du Centre en 2006, puis en 2009 chargée de la gestion du secteur culturel, à nouveau chargée de la cellule de communication en 2010. Enfin elle occupe depuis 2015 la fonction-clé d’intendante : comprendre que tout le monde aujourd’hui passe par son bureau, d’où elle traite avec les prestataires, commande les travaux, tient à jour les tableaux de service, règne sur les fournitures, règle les problèmes petits et grands de logistique et de personnel…

Gigi, c’est une personnalité, mais elle illustre aussi –et peu le savent, y compris parmi ses proches collègues – un parcours de vie et une histoire familiale peu communes. Disons qu’elle est une pure Alexandrine, à l’image de cette société d’autrefois des communautés étrangères d’Egypte, notamment la syro-libanaise qui a « fait » Alexandrie, avec la grecque, secondairement l’italienne, sans parler des Juifs et Arméniens, au rôle si important. Les Britanniques, qui ont le tort d’avoir été les colonisateurs de l’Egypte, connaissaient du moins les choses et disaient volontiers : les communautés étrangères, c’est le cerveau de l’Egypte.

Née à Beyrouth le 17 décembre 1954 – l’année où Gamal Abd el Nasser accède au pouvoir en Egypte – Jamal Desailly est d’abord un nom : son grand-père paternel, Marcel Louis Desailly, est français et il a exercé comme consul de France dans plusieurs pays. C’est là que l’histoire rejoint la légende : en poste au Ghana, Marcel Louis Desailly rencontre une jeune Ghanéenne et adopte le fils de celle-ci. Il donne son nom à l’enfant qui deviendra, après son installation avec la famille en France en 1972, un fameux footballeur… Sa grand-mère, Jamal Chehab, est chrétienne maronite et une cousine du 3e président de la République libanaise et fondateur de l’armée nationale, Fouad Chehab, tous deux issus de la famille princière des Chehab.

Son père, Claude Marcel, né au Liban est français. Sa mère est d’Alexandrie. Lorsque ses parents se séparent, Jamal Desailly est fille unique et s’installe avec sa mère en Egypte. Elle a six ans et c’est encore l’histoire d’une fidélité aux lieux : elle vit depuis lors (55 ans !) dans le vaste appartement de sa grand-mère, à Mancheia où elle est la seule enfant à habiter. Grâce au consulat de France, elle effectue ses études dans les écoles francophones bien connues, Girard, puis St Joseph, avant d’entrer à la Faculté des Lettres d’Alexandrie où elle obtient sa licence en 1976. Aussitôt démarre sa carrière au Centre culturel français.

Sa famille maternelle a vécu les plus beaux jours d’Alexandrie la cosmopolite : famille de libraires (son grand père Ibrahim Bataini est le représentant des éditions Larousse en Egypte) et, du côté de sa grand-mère Alice Soussa, venue elle aussi du Liban, d’artistes, de musiciens, de restaurateurs, de voyagistes. Dans une Alexandrie encore très francophone, toute une communauté se retrouve autour de ce qui devient sa maison : le centre culturel français, ouvert en 1967 dans cette magnifique bâtisse du XIXe siècle qui connut, alors siège de l’association des Anciens combattants, une vie mondaine intense après 1918. Les grandes heures du Centre culturel sont jusqu’aux années 2000. Le CCF a alors une troupe de théâtre et une troupe de danse baptisée « La farandole ». Puis c’est la décrue des activités qui a failli se clore par la fermeture du Centre. A ce moment, les habitants d’Alexandrie pétitionnent pour le maintien de « leur » centre culturel.

Puis c’est 2011, et c’est la période du traumatisme. Des manifestations ont lieu dans la rue Nabi Daniel, lors d’une émeute on tire entre manifestants et policiers, une guérite prend feu. Le Centre vacille, mais tient bon : pendant cette période de chaos, une seule fermeture d’une semaine est à noter. Mais l’ambiance est lourde. Des tanks sont postés dans les rues durant des mois. Jamal Desailly doit se faire accompagner pour franchir les quelques centaines de mètres qui séparent son domicile de son autre maison.

Après quoi, une nouvelle ère s’est ouverte, celle de la progressive reconquête de son ancien statut, par un Institut français (entretemps il change de nom) qui vit au diapason de son environnement : cette ville d’Alexandrie, très affectée par les crises des années 2010, qui peu à peu retrouve son équilibre avec le redémarrage de l’économie.

Jamal Desailly aura aussi connu cette nouvelle époque. Et sa porte est restée ouverte.

Et aussi : en mai 2017, Jamal Desailly s’est vue décerner la médaille de l’Ordre national du Mérite, au grade de Chevalier.

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